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Manger végétarien

« Aucun être doté d’un esprit, ne souhaite la douleur, au contraire, tous souhaitent le bonheur.

Puisque nous avons ceci en commun avec tous les êtres, nous, les êtres humains, avons le devoir de contribuer de quelle que manière que ce soit au bonheur des autres espèces,nous avons le devoir de faire de notre mieux pour les délivrer de leurs peurs et de leurs souffrances. » Lors de ses enseignements, Sainteté le Dalaï Lama insiste souvent sur l'importance de manger moins de viande et si possible de devenir végétarien. A minima, il nous incite, lors de réunions bouddhistes, de ne proposer que des plats végétarien. Interview d'une végétarienne convaincu Cadre supérieure et végétarienne : Repas d’affaires, grands restaurants, cocktails…

Pas facile à vivre tous les jours ! par Patrick Furt-Guénin

Pas facile d’être ouvertement végétarienne dans un environnement de cadres supérieurs, quand on est amenée à participer à des « repas d’affaires », lors de séminaires, congrès ou colloques. Surtout dans un milieu où il est de bon ton, à table, de parler gastronomie, ce qui en France rime rarement avec végétarisme… Au pied d’un immeuble cossu du centre de Paris où elle a son bureau, nous avons rendez-vous, à l’heure du déjeuner, avec Emma, 39 ans, végétarienne depuis 5 ans, responsable de projets Ressources Humaines dans une « grosse structure ». Elle dispose d’une petite heure. Pas de restaurant végétarien à l’horizon… Nous allons donc déjeuner à la brasserie la plus proche. Entre la bavette aux morilles et le saumon à l’oseille, notre choix est vite fait : ce sera deux « salades au chèvre chaud sur toasts » !… Emma a un style très direct, elle entre tout de suite dans le vif du sujet :

Emma : « J’étais la candidate idéale au végétarisme : enfant, je détestais la viande rouge, je faisais la grève de la viande. J’avais ça en moi dès le départ, et puis un jour il y a eu un déclic : la vue d’animaux en grande souffrance, notamment dans le cadre de l’abattage industriel. Je me suis toujours posé des questions sur la condition animale et j’ai toujours éprouvé une grande compassion spontanée pour les animaux, tous les animaux… »

Emma vie en couple, n’a pas d’enfants, et son travail de cadre supérieur dans une grande fédération professionnelle est très prenant. Elle est quotidiennement en contact avec des chefs d’entreprises et des responsables syndicaux, participe régulièrement à des colloques, des réunions de travail ministérielles et, par obligation, à des « repas de travail ».

Patrick Furt-Guénin : Peut on réellement manger végétarien dans ces circonstances ?

E : « Oui, on peut très bien avoir pour mission d’accompagner les entreprises dans la mise en œuvre des politiques Ressources Humaines, représenter sa branche professionnelle au MEDEF et à son ministère de tutelle et être végétarienne. Tout ça est compatible, il faut juste quelques aménagements… »

PFG : Lesquels, justement ?

E : « Les cocktails ne posent aucun problème, puisqu’on peut choisir de picorer sa nourriture. Ce qui pose de fréquents problèmes, ce sont les déjeuners où il y a des plats « obligatoires », dans les congrès, les repas d’affaires… Je m’en sors en laissant la viande dans mon assiette, je ne mange que la garniture de légumes. En général je me débrouille très bien…ni vue ni connue ! Je dois avouer qu’il me faut parfois faire une entorse à mes principes : ce n’est pas tous les jours facile dans certaines situations sous le regards des autres…Quand je ne peux vraiment pas faire autrement il m’arrive de manger quelques bouchées de poisson, mais ce n’est qu’une à trois fois par an au maximum. »

PFG : Pourquoi ne pas essayer de provoquer un débat ?

E : « La plupart du temps, ça ne servirait à rien. Cela pourrait au contraire me fermer un contact, me mettre la personne à dos. J’ai vu des gens se mettre en colère dans ce genre de débat où, en plus, on est tout seul face à 3, 5, ou 10 personnes, carnivores convaincus ! Donc : combat inutile, perte de temps et d’énergie !… »

Si les difficultés à manger végétarien semblent en effet ne pas être insurmontables à Emma dans le cadre de ses obligations professionnelles actuelles, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans une précédente fonction, au sein d’une petite structure dont le patron avait débuté sa carrière dans l’alimentaire, elle prenait tous les jours son déjeuner avec ses collègues. Elle n’en garde pas que de bons souvenirs : « Je devais supporter des railleries permanentes, en particulier de collègues masculins viandards qui n’acceptaient pas ma différence. J’ai beaucoup souffert des critiques, des sarcasmes, c’était très pénible à supporter quotidiennement. En ce qui concerne mon poste actuel, quand j’ai une journée de travail au bureau je vais déjeuner dans une brasserie avec mes collègues : ils ne se rendent compte de rien et tant mieux, je n’ai pas à me justifier . »

PFG : Vous n’avez jamais cherché à amorcer un dialogue avec certains ?

E : « Ca n’a jamais été facile… Je pense vraiment qu’il y a des gens avec qui discuter du choix végétarien est inutile – c’est en tout cas l’expérience que j’en ai ! La majorité des gens se pose très peu de questions. Ils sont hyper-conditionnés par leurs habitudes familiales, culturelles, sociales. Ils ne comprennent pas toujours de quoi on parle ! Il faut dire qu’ils ont été « biberonnés » à la viande, c’est normal pour eux d’en manger. Ceux qui ne leur ressemblent pas leur font peur. »

PFG : Tout de même, ça doit vous arriver, en dehors du travail, de discuter de vos motivations, avec des amis, en famille ? Que leur dites-vous ?

E :« Que je ne mange pas autrui ! Autrui est plus vaste que le genre humain. Pour moi, sans doute parce que je suis devenue bouddhiste, autrui c’est aussi le monde animal… J’explique tout ça, je dis qu’il est pour moi logique de ne pas manger mes amis les animaux. J’explique pourquoi je les défends, pourquoi je soutiens l’association « One Voice » dont je fais partie, je leur fait signer des pétitions… J’explique que j’ai prévu, après ma mort, qu’un don soit fait pour la cause animale… Dans mon cercle amical et familial, je parle beaucoup de tout cela… »

PFG : Quand avez-vous décidé de devenir végétarienne ? Comment vos proches ont-ils pris les choses ?

E : « Je leur ai dit un jour : j’arrête de manger viande et poisson, comme on arrête de fumer. Ils se sont bien adaptés, n’ont pas cherché à me faire du chantage, de la morale, etc… J’ai de la chance ! Ce fut très simple et reste très facile de maintenir le cap. Par exemple, mon compagnon n’est pas végétarien, mais il respecte mes choix. Ce qui fait qu’il l’est presque devenu, en tout cas à la maison, car je refuse catégoriquement de cuisiner viande ou poisson pour quiconque vient chez nous ! Tous les amis sont prévenus, aucun ne s’est enfui ou n’est pas revenu !... »

PFG : Où faites-vous vos achats alimentaires ? Attachez-vous de l’importance à manger bio ? Etes-vous motivée par des achats en rayons commerce équitable ?

E : « Je fais 50% de mes courses en grande distribution : on trouve maintenant plein de produits pour les végétariens, des rayons bio partout, des produits à base de soja, etc… Pour le reste, peut-être 35% sur les marchés, le week-end, dans mon quartier ou ailleurs. dans Paris, et 15% en magasins bio. Le commerce équitable n’est pas ma préoccupation principale, mais j’essaye tout de même d’acheter sur ce créneau, peut-être 8% de mes achats : café, thé, pain d’épices, produits de beauté. Je suis plus branchée sur le bio… »

PFG : Selon vous, que faudrait-il faire en France pour faire évoluer les mentalités et les habitudes alimentaires, pour que le végétarisme progresse ?

E : « En France, nous sommes ringards comparés aux allemands, hollandais, anglais, ou scandinaves… Comment faire dans un pays où manger de la viande est un fait culturel ? On pourrait évidemment agir pour une plus grande sensibilisation de la souffrance animale, mais je pense que le côté moral, éthique, compassion pour les animaux est insuffisant pour faire évoluer les mentalités. Ca ne marchera pas…il y a globalement trop d’indifférence. Comme les gens se préoccupent peu de la souffrance animale, peut-être seraient-ils attentifs à leur propre souffrance s’ils étaient convaincus qu’ils peuvent tomber malades d’une trop grande consommation de viande ! Il faudrait relire et faire lire ce qu’écrivait Théodore Monod sur l’alimentation végétarienne… Prendre en compte ce que proposent les scientifiques comme alternative à l’alimentation carnée… Voir également ce qui est dit partout sur le développement durable, par exemple par Nicolas Hulot… Oui, je crois vraiment qu’il faudrait faire peur : parler des dangers de l’alimentation carnée, dire que la consommation abusive de viande fait courir des risques majeurs pour la santé. Il y a toute une éducation du public à faire, et bien sûr, commencer par les enfants… Il faudrait une très vaste opération de sensibilisation sur les risques sanitaires, mettre en avant le risque alimentaire comme on le fait pour la cigarette, comme on commence tout juste à l’aborder avec l’obésité. Il faudrait une campagne d’éducation à destination d’une population qui est conditionnée par les habitudes ancestrales et manipulée par les lobbies alimentaires… et qui ne réfléchit pas beaucoup à ces questions. Il faudrait surtout avoir envie de faire bouger les choses, avoir une volonté de communication sur le sujet… Qui l’a au niveau gouvernemental ? Tout cela n’empêche pas qu’il faudrait aussi qu’une politique de soutien à la cause animale soit portée par l’Etat. »

PFG : Si vous deviez conclure cet entretien par quelques mots, que diriez-vous ?

E : « Que depuis que je suis végétarienne je ne me suis jamais aussi bien portée! Mon teint est devenu plus frais, et on me le dit ! Je me sens mieux à l’intérieur, je me sens tellement en accord avec moi-même dans cette démarche… Et je voudrais dire aussi que chacun a droit à la différence pour ce qu’il est, donc également pour ce qu’il mange. »